La semaine dernière, plusieurs médias français ont relayé l’attribution par l’armée française d’un contrat pour la fabrication d’uniformes militaires à Madagascar. Si ce marché est dénoncé dans l’Hexagone comme une perte d’emplois pour les travailleurs français, l’information est perçue différemment sur la Grande Ile. Le contrat obtenu par l’un des fleurons de l’industrie textile malgache témoigne du dynamisme de ce secteur, qui joue un rôle clé dans l’économie malgache. Au-delà du simple rôle de sous-traitant, Madagascar s’impose comme un pôle d’innovation textile, capable de répondre aux exigences des marchés internationaux tout en valorisant son savoir-faire local.
C’est la filiale malgache du groupe familial français Paul Boyé qui a remporté en 2024, l’appel d’offres du ministère des Armées pour équiper les soldats français stationnés dans l’Hexagone. Son offre, jugée plus compétitive que celle de la société française Marck & Balsan (26 millions d’euros hors taxes contre 70 millions d’euros), devrait permettre de réduire les coûts pour le contribuable français.
L’attribution de ce marché a été confirmée par le tribunal administratif de Versailles, suite à un recours de Marck & Balsan. Cette dernière a déploré la perte de 66 emplois sur son site de Calais. Toutefois, Paul Boyé Technologies réfute un lien direct entre cette perte et l’obtention du contrat, soulignant que Marck & Balsan a aussi de son côté remporté « à ses dépens » un contrat beaucoup plus important de 420 millions d’euros pour la fourniture des uniformes de la police et de la gendarmerie. L’entreprise a déclaré la semaine passée dans un communiqué que l’appel d’offres reposait sur des critères variés, le prix ne comptant que pour 40 % de la note finale, mettant en avant ses capacités d’innovation et de logistique.
« L’entreprise Paul Boyé Technologies s’est engagée à ce que 90% de la valeur ajoutée et une partie de la production soient réalisées en France, dans leur usine de Labarthe-sur-Lèze en Haute-Garonne, qui emploie 200 salariés », indique de son côté le ministère français des Armées, qui se veut rassurant.
Madagascar, un pôle textile en plein essor
Présent sur l’ile depuis plus de trois décennies, Paul Boyé exploite plusieurs usines employant près d’un millier de salariés. Comme des dizaines d’autres entreprises, le groupe français a choisi de faire confiance à un savoir-faire qui fait depuis des années la fierté de Madagascar et contribue au développement du tissu industriel. Le pays est aujourd’hui le premier exportateur de produits textiles d’Afrique subsaharienne à destination de l’Europe.
Madagascar est aujourd’hui le premier exportateur de produits textiles d’Afrique subsaharienne à destination de l’Europe et le deuxième à destination des USA.
Selon un rapport d’avril 2023 publié par la Commission américaine du commerce international (USITC), la Grande Ile a engrangé 406 millions $ de recettes en 2022, grâce à ses expéditions de vêtements vers les USA dans le cadre de l’AGOA. C’est une hausse significative quand on compare ce chiffre aux 283 millions $ générés un an plus tôt, où le secteur devait résister tant bien que mal à la crise de coronavirus.
En Afrique subsaharienne, Madagascar se place ainsi en 2022 comme le deuxième fournisseur de vêtements des Etats-Unis, seulement devancé dans la région par le Kenya. Les vêtements et produits textiles représentent 19,35 % du PIB à Madagascar, ainsi que 7 % des investissements directs étrangers, rappelle l’Organisation internationale du travail dans un rapport de 2023. Seul le secteur minier suscite plus d’investissements étrangers à Madagascar que l’industrie textile.
Ce dynamisme a permis à la filière textile malgache de se positionner comme le plus grand employeur de la Grande Ile, après l’agriculture. C’est aussi le premier secteur manufacturier du pays avec plus de 400 000 emplois. Environ la moitié de ces emplois sont localisés dans les zones franches d’exportation (EPZ), qui se retrouvent en périphérie de la capitale Antananarivo et de la ville d’Antsirabe, à environ 160 km de la capitale.
Ces zones franches créées dans les années 1990, ont joué un rôle clé dans la croissance du secteur. Les entreprises qui exploitent des usines dans ces zones bénéficient d’un accès libre de droits de douane sur plusieurs destinations grâce aux accords préférentiels entre la Grande Ile et les grands marchés de consommation de vêtements. C’est le cas par exemple dans le cadre de la Loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique (AGOA).
Les couturières malgaches sont connues pour leur minutie et leur héritage artisanal.
A cela s’ajoute une main-d’œuvre qualifiée et peu chère, qui a contribué à attirer plusieurs marques de prêt-à-porter italiennes et françaises sur la Grande Ile. Selon les données du FMI, un ouvrier malgache du textile gagnait en 2022 en moyenne 48 $ par mois. Pour le même poste, le Bangladesh offre à l’ouvrier 83 dollars par mois alors que le travailleur en Chine touche 194 dollars. Selon l’Agence américaine pour le commerce international, cela a poussé les producteurs d’Asie à délocaliser sur l’île pour bénéficier de ces conditions favorables.
L’artisanat au cœur de l’identité textile malgache
Le secteur malgache a aujourd’hui les atouts pour couvrir toutes les étapes de la chaîne de production des textiles et des vêtements, de la culture des fibres naturelles, qui emploierait plus de 50 000 travailleurs, à la fabrication de vêtements finis. Cette chaîne de valeur repose en partie sur des petites mains, notamment des couturières de tabliers scolaires connues pour leur minutie, leur héritage artisanal et leur travail méticuleux.
Le développement industriel du secteur textile à Madagascar n’a pas fait disparaître les couturières de marché, connues sous l’appellation « Mpanao zaitra an-tsena ». Leurs « doigts de fée » sont notamment connus pour broder les smocks, un ancien vêtement traditionnel des paysans anglais devenus une spécialité de l’Ile. L’artisanat emploie ainsi plus de 3 millions de personnes dans le pays dont plus de la moitié est active dans l’habillement et la confection d’accessoires.
Préserver ce savoir-faire pour maintenir le dynamisme du secteur
Malgré la modernisation du secteur textile et l’essor des grandes entreprises de confection, les couturières artisanales bénéficient de diverses initiatives destinées à préserver leur savoir-faire et à assurer leur intégration dans l’économie locale. Les autorités malgaches, en collaboration avec des organisations internationales et des investisseurs privés, mettent en place des programmes de formation et d’accompagnement pour aider ces travailleuses à améliorer leur compétitivité. C’est le cas des appels à projets régulièrement lancés par le Fonds Malgache de Formation Professionnelle.
En parallèle, des projets de structuration du secteur artisanal, notamment dans les marchés d’Antananarivo et d’Antsirabe, visent à offrir à ces professionnelles des débouchés économiques pérennes. Ces initiatives s’inscrivent dans une volonté plus large de valoriser les productions locales et d’encourager la consommation des produits artisanaux, tout en garantissant des conditions de travail plus stables pour ces actrices essentielles de l’économie textile malgache.
Source: www.agenceecofin.com/