La ville décarbonée, du discours au réel : Que retenir des expériences partagées au webinaire sur la transformation du domaine bâti ?

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Le bâtiment est considéré aujourd’hui comme l’un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre tant dans sa construction que dans sa conception et l’un des plus consommateurs en énergie au monde. Il constitue dans le contexte actuel de lutte contre le réchauffement climatique l’un des leviers fondamentaux de transition énergétique et de décarbonations de la ville.  A travers ce webinaire 2 de la ville décarbonée organisé par l’AIMF, tenu le 22 novembre passé, sur la  transformation du domaine bâti, des  expériences ont été partagées avec divers acteurs  autour des réponses techniques, des expérimentations et des projets pilotes avec toute la complexité liée aux enjeux patrimoniaux, culturels, techniques et architecturaux de préservation du bâti initial. Des acteurs comme Mme Célestine KETCHA COURTÈS, Ministre de l’Habitat et du Développement urbain au Cameroun ; M. Ousmane SOW, Directeur de l’agence urbaine du Grand Bamako, architect‌e-urbaniste et Mme Ahouéfa Madiana POGNON, Ingénieur Bâtiment durable et enseignante, ont partagé leurs expériences et observation dans diverses villes de l’Afrique de l’ouest.

 

 

Dans un contexte où les matériaux locaux et traditionnels sont très souvent peu considérés et privilégiés par la population au regard de l’image emblématique de la ville moderne et internationale « globale » faite de béton, d’acier et de verre, les défis sont nombreux et majeurs notamment en Afrique qui connaît une croissance et pression démographique accélérée, avec un doublement de la population tous les 15 ans, alimenté de surcroît par des afflux de réfugiés, comme c’est le cas au Mali. Madame Yvrose Pierre, maire du Cap-Haïtien témoigne dans ce sens  quand elle affirme que c’est  au niveau des villes que doit se faire la décarbonation, en dépits des lourdeurs administratives et de la concertation parfois difficiles des villes avec l’État central quant aux problèmes des eaux usées, des espaces surpeuplés et de l’explosion démographique et d’une urbanisation souvent non maitrisée.Ceci suppose des compétences énormes à mobiliser tandis que dans certains pays, les défis et l’urgence sont ailleurs : gérer ce que l’on peut qualifier de « grand chaos urbain » à Haïti, ou au Mali, un urbanisme transitoire pour loger des populations réfugiées.

Adapter les villes à la réalité locale, socle du développement durable

Selon Madame Célestine Ketcha Courtès, ministre de l’habitat au Cameroun, le rôle de l’État devient à ce titre essentiel à deux titres principalement : tout d’abord la forme urbaine et la planification urbaine, c’est-à-dire la façon dont on organise et gère les villes qui doivent être repensées et adaptées à la réalité locale, ce qui constitue le socle du développement durable des villes ; mais également en favorisant les infrastructures vertes et bleues en vue de limiter la fracture sociale et de faire émerger et d’attirer des initiatives citoyennes innovantes ainsi que des acteurs de la transition environnementale. Ainsi, les maires et les citoyens, au travers notamment des associations ont et jouent un rôle déterminant (notamment dans la collecte des déchets, le nettoyage des cours d’eau, etc.). En réalité, la mobilisation doit être locale, nationale et internationale.

 

L’urgence de sensibiliser tous les acteurs de la chaine de construction sur la nécessité de construire en terre

L’un des autres défis de la décarbonation comme le constate Monsieur Ousmane SOW, architecte-urbaniste à Bamako au Mali, est de revenir aux circuits courts, à l’économie circulaire et aux matériaux traditionnels et de reconnaître notamment l’architecture traditionnelle et le bâti ancien. Trop souvent l’architecture ancienne est reléguée au second plan au profit des constructions internationales en béton, en verre et en acier avec des matériaux importés très couteux et très peu adaptés au contexte local. Or il devient utile de trouver des solutions de compromis, structure en béton et matériaux traditionnels bien souvent naturels et décarbonés. Il convient donc de manière urgente de changer les mentalités et de sensibiliser rapidement les habitants et parties prenantes de la construction, aux façons traditionnelles de construire, notamment en terre, ce que fait l’Agence urbaine du grand Bamako pour animer le débat public sur la question spécifique de la part de l’habitat sur les questions de durabilité.

L’auto-construction sans notion de confort thermique bas  le record  Afrique de l’Ouest

Ces pratiques de modes de construction en ciment par des acteurs peu sensibilisés sont relevées également par Madame Ahouéfa Madiana Pognon, ingénieure du bâtiment durable, qui souligne que dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, le secteur de la construction est caractérisé par un taux très élevé d’auto-construction, avec très peu de délivrances de permis de construire pour des bâtiments souvent réalisés en parpaings de ciment avec aucune notion de confort thermique, par des maçons avec un recours très faible aux architectes. La difficulté essentielle est liée aux populations qui considèrent les constructions traditionnelles réalisées en circuits courts avec des matériaux locaux, comme des modes d’habitat de l’âge ancien. Un contexte d’autant plus difficile à faire évoluer que les constructions en béton dites modernes ont une valeur sociale (avec signe extérieur de réussite) tandis que le secteur de la cimenterie (dominé par des entreprises internationales) est puissant et omniprésent sur les territoires. On le constate : les freins sont encore importants notamment en raison des réseaux informels très difficiles à structurer et des mentalités à changer.

Opter pour l’utilisation des matériaux locaux et permettre à nos villes « de retrouver leur âme »

Il revient donc à dire que décarboner le bâti c’est opter pour le circuit court et l’économie circulaire comme le témoigne si bien les réalisations  de l’architecte  Diébédo Francis Kéré qui conçoit des bâtiments « modernes » à partir de matériaux de construction locaux et des systèmes de ventilation naturelle. La ville décarbonée africaine offre une priorité au développement d’un écosystème naturel. Avec des matériaux locaux qui coutent moins chers, qui régulent mieux la température, qui assurent un confort thermique et qui permettent aux villes « de retrouver leur âme », comme le souligne si bien Madame Célestine Ketcha Courtès.

Rendez-vous le 13 décembre prochain pour le troisième webinaire qui se portera sur : La place du numérique dans le génie urbain.

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